L'Intégration des femmes au processus du développement
Discours prononcé par
Madame Lila Skarveli, Secrétaire Générale
de la Chambre des Beaux Arts de Méditerranée
Le 27 Janvier 2001, Lyon, CCFD
INTRODUCTION
Le thème que nous abordons n'est pas un thème spécifique à notre époque, comme il le paraît, en tant que "rôle nouveau de la femme" dans la société, il serait peut être utile de rappeler que la femme a joué son rôle pluridimensionnel dès l'antiquité à nos jours en tant qu'élément du développement des êtres et des civilisations dans des fonctions économiques, sociales et culturelles.. Si l'homme a inventé la chasse, la femme a géré la famille, l'organisation de ses besoins urgents, sa survie et pérennité. Elle a initié la passation du savoir, la gestion du quotidien par un rôle utilitaire et solidaire, éducatif et créatif. C'était elle qui était le médecin, l'enseignante, l'artiste et l'artisane. Et si aujourd'hui on parle de son accès au champ économique, nous lui devons la mémoire des femmes qui les définit en tant qu'éléments du développement, que les lectures et les conditions n'ont pas toujours su reconnaître.
Le thème donc que nous traitons aujourd'hui équivaut à l'intégration de la femme au développement, terme d'ailleurs que je préfère nettement au terme du "genre", traduit machinalement de l'anglais et qui est souvent de mise dans certains cercles des institutions et des ONG.
Pour ce faire, il convient aujourd'hui, de dresser un état de lieux en Méditerranée, mais aussi entre l'Europe et la Méditerranée, en tant qu'espace géo-économique et culturel où se définissent maintes spécificités et contradictions, afin de pouvoir y discerner les possibilités actuelles et à venir, mais aussi les contraintes qui, souvent, nous enseignent différemment ou encore mieux que les facilités.
La femme en région méditerranéenne, a été et l'est toujours, la gardienne de la mémoire culturelle collective et commune qui a influencé directement ou indirectement toute évolution : Mémoire "collective" au niveau de sa famille, sa communauté, sa région, et "commune" entre les peuples et les expressions culturelles dont la diversité à toujours fait la richesse de cette région du monde. Elle a même été le fond de liaison et d'interaction entre peuples, tribus et époques.
Ce sont les femmes qui ont sauvegardé et perpétué cette mémoire d’appartenance commune, à partir de leur effort créatif de la découverte du point de croix dans la broderie des costumes jusqu'au linge de maison, la poterie utilitaire, la parure nuptiale, la cuisine qui fait partie de la culture, tout en assurant la survie, la nourriture, les soins, en temps de paix comme en temps de guerre, chez elles, en exil ou en immigration.. Plusieurs d'entre elles assurent encore aujourd'hui, dans des conditions très difficiles, les maigres revenus de leur ménage, avec comme simple arme leurs compétences transmises de mère en fille, leur foi et leur volonté d'être femmes de développement, sans arrière pensée et sans pour autant connaître ce terme.
Plusieurs micro projets locaux ont commencé ainsi à émerger, basés sur ces compétences des femmes qui se transforment et évoluent en "domaines professionnalisants" à partir de cette "culture de la vie quotidienne".
Elles souhaitent de plus en plus devenir professionnelles, gestionnaires, créatrices de revenus pour leur famille et leur communauté, personnes autonomes à part entière. Et c'est cet ancrage qui constitue un facteur incontestable de viabilité des projets entrepris ou à entreprendre en tant que fonction et responsabilité à remplir envers elles-mêmes et leur entourage.
La variété, la diversité et l'efficacité des structures créées et gérées par les femmes n'est plus à démontrer, malgré les immenses difficultés qu'elles rencontrent souvent dans ce "parcours de combattantes" : Difficultés externes, préjugés, mentalités et législations défavorables, obligations familiales pesantes, mais aussi obstacles internes, dérivés de leurs propres préjugés et mentalités, mais aussi par le manque de savoir-faire et de moyens pour y accéder.
Economies de proximité et développement local - avantages et contraintes
Ceci étant dit, les femmes qui sont à la fois porteuses et bénéficiaires des projets, ont beaucoup d'obstacles à surmonter, et en priorité leur vulnérabilité sociale et économique :
A ces facteurs il faut ajouter que la femme comme partout, mais notamment en région méditerranéenne, est la première victime du chômage, des conflits et de la pauvreté. Les conditions géopolitiques et les conflits durables, engendrent des régressions importantes au niveau social et familial, l'abandon des études, l'enfermement, les violences conjugales, le manque d'accès aux informations. Les cas de la Palestine et de l'Irak sont tristement éloquents à cet égard, mais malheureusement pas les seuls à démontrer. L'afflux de femmes d'Europe de l'Est et de l'ex URSS dans les pays dits "développés" du Sud de l'Europe, la Grèce et l'Italie étant les sombres témoins, bouleverse les compositions des sociétés, renverse notre perception du quotidien, créant la nécessité d'un nouveau regard sur les données sociales et sur les manières à remédier d'urgence aux fléaux du trafic d'êtres humains et de la prostitution, de même que les "oubliées" de l'immigration clandestine.
Cela va sans parler des ghettos des "cités" en France et dans les autres métropoles européennes, donnant naissance à de nouveaux phénomènes de haine et de violence, dont des fillettes issues pour la plupart de l'immigration, se présentent maintenant des fois comme les actrices, à part victimes.
Pour tout cela, il n'y a qu'une réponse :
Proposer des réelles alternatives et des vrais moyens.
Les femmes attendent des actes plus que des résolutions.
On doit donc déjà dresser deux constats de base :
Les aspects positifs
L'autre face de la médaille démontre que les économies de proximité s'avèrent selon des récentes études, acquérir de plus en plus une place importante et un poids réel quant aux indicateurs de croissance et de développement local. Elles ont des avantages innés à leur nature, tels que la flexibilité, la reconnaissance culturelle et sociale, l'adaptabilité aux conditions et réalités.
Elles sont la base de cette vague émergeante de projets axés autour du développement de la micro finance, des micro entreprises et la découverte de nouveaux outils de formation, de communication et de diffusion.
Les technologies de pointe et l'Internet, offrent également un support qui, correctement employé, peut contribuer à la démocratisation et l'efficacité de ce genre d'action.
L'économie a longtemps été considérée comme "pensée d'homme". La femme révèle un état d'esprit dans cette pensée, nouveau et rénovateur. Elle n'a jamais été handicapée à cet égard, je dirais même qu'elle a secrété à sa manière la gestion d'une vision économique d'avenir d'une société juste. Son rôle ne se limite pas à être une faiseuse, exécutrice de l'idée, elle en est la créatrice et l'actrice.
Voici quelques points à retenir:
Un volet spécial - l'économie culturelle
L’économie culturelle constitue souvent un outil inestimable quant à l’autonomisation des groupes cibles concernés. La notion de l’économie culturelle a émergé de l’action sur le terrain engagée avec et entre nos partenaires du Nord et du Sud en interaction, et suite à une réflexion de prise de conscience de la dimension culturelle du développement. Elle est définie par la liaison qui existe entre l’action culturelle et le développement socio-économique, notamment en ce qui concerne l’action pour le développement local en termes d'insertion professionnelle et socio-économique de groupes de population défavorisés, le cas échéant des femmes, par le biais de l’apprentissage des métiers et surtout les métiers d'art et l'artisanat.
L'économie culturelle est étroitement liée à l’économie familiale et sociale de petite échelle dans les pays Méditerranéens, du fait qu’elle appuie, perpétue et valorise les capacités des femmes et d’autres groupes en les professionnalisant et en pérennisant, par-là même, leur action. Loin d’être seulement une culture de services, l’économie culturelle est productrice de richesses et génératrice d’emplois, de travail et d'avenir.
L’économie culturelle constitue également l’une des composantes importantes de l’économie solidaire, liée, elle, particulièrement, à la micro finance et au commerce équitable. Elle génère des réponses de proximité, définissant à partir des besoins et des acquis, une culture de visions pour d'identité du projet par rapport à l'identité de la femme.
Elle privilégie de par sa nature et sa fonction sociale les actions collectives, coopératives, associatives ainsi que les initiatives personnelles, renforçant ainsi la sensibilisation et la conscientisation au sein des territoires et des groupes cibles fragilisés.
Dans la même problématique s’inscrivent également les actions relatives au " tourisme solidaire " visant à un apport économique et culturel mutuel entre le Nord et Sud, à la connaissance équitable et au dialogue de qualité. Les actions de création de ressources supplémentaires par le biais de cette activité devraient encore se multiplier en Méditerranée, dans un sens plus horizontal et interactif, dans un esprit de respect à la culture locale et à la dignité humaine, en tant qu'activité complémentaire aux initiatives commerciales et officielles.
La commercialisation du produit fini
Sans une commercialisation efficace et l'ouverture de nouveaux marchés, plusieurs tentatives prometteuses de ce genre de micro projets seront vouées à l'échec. Il faut trouver les débouchés, créer les conditions, adapter le "marketing" qui ne suffit plus en tant que tel et rajouter à l'approche "humanitaire" de la vente dont certains aspects ressemblent souvent à la charité, une conscience de consommateur solidaire et responsable.
(Le "produit culturel de développement" - exemple : comment la Chambre des Beaux Arts a créé "le savon patrimonial" pour promouvoir le savon d'huile d'olive produit par les réfugiées Palestiniennes de Natheef et Mahatta en Jordanie).
Malgré la mondialisation, ou plutôt à cause d'elle et des règles qui la régissent, les difficultés ne sont pas moindres quant il s'agit d'exporter en Europe le produit des pays tiers méditerranéens. Voici les obstacles principaux:
La création des canaux soutenus par les ONG, le travail de sensibilisation et des débouchés par le biais du e-commerce équitable est aujourd'hui une chance à saisir.
Mais également: l'UNESCO et l'organisation Mondiale du Commerce ayant pris conscience des dimensions du problème, éditent actuellement des directives quant à l'exonération fiscale et douanière de certaines catégories de produits, qu'il faudra suivre et développer par une action de pression systématique: les fameuses zones franches de la "politique méditerranéenne rénovée" de l'U.E. ayant profité très peu à la société civile et à ses acteurs, les ONG doivent trouver des solutions alternatives, innovantes et efficaces pour ouvrir des nouvelles voies et exiger l'exonération des produits issus des projets de développement, comme nous l'avons demandé déjà en 1994 et pour lequel nous avons œuvré pendant des années avant que le Forum "Femmes des deux rives" l'adopte en novembre 2000 à Amman, en tant que reconnaissance légitime et critère de cohérence.
L'Union Européenne traite malheureusement cette notion encore au niveau bi-latéral avec les pays Med.
Pour que l'action soit convaincante, efficace et viable, il faut, bien entendu, œuvrer dans le plus grand respect de la qualité et du niveau des produits proposés.
Le partenariat de qualité - la nécessité de l'action en réseaux
Sachant qu'on ne peut pas faire du bon "économique" sans du bon "social", il est urgent de conscientiser au but, aux méthodes et même aux manières sociales, les gens et les structures qui évoluent dans ces domaines, notamment avec les femmes.. Cela suppose de nouer des partenariats et créer des réseaux, non seulement pour mettre en contact ceux et celles qui ont les mêmes rêves et les mêmes difficultés afin de se lamenter ensemble, mais aussi et surtout pour agir en tirant parti de différentes expériences en respectant les savoir-faire, les spécialisations et les spécificités de chacun. De détecter les blocages et les obstacles et trouver les solutions adéquates. Le partenariat de qualité n'est pas une addition quantitative, mais une nouvelle composition qualitative et pour cela, supérieure, permettant donc la réussite. Cela suppose aussi d'apprendre à se connaître, se reconnaître et évoluer.
Le partenariat de qualité doit se soustraire à l'assistance à sens unique et ce par la mise en œuvre des compétences du savoir-faire traditionnel et technologique, de l'infrastructure éducative, créative et productive, du potentiel humain spécialisé, des liens établis entre les divers acteurs, basés sur la complémentarité et le respect mutuel.
NB.: Attention aux dangers pour les ONG , de se transformer en gérants de sociétés commerciales ou en employeurs avec des méthodes rappelant des fois colonisantes.
Quelles solutions et quels projets? -Préparation - analyse -planification
La réponse à cette question nécessite une étude approfondie et systématique des données. Il faudra analyser, étudier et planifier nos interventions sur le terrain suivant un nombre de critères dont on ne saurait pas faire abstraction: